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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 20:03

La valse des navajas

 

http://www.guide-de-survie.com/wp-content/uploads/lancer-de-couteau.jpg

 


Je m’attaque aujourd’hui à une des expressions les plus fameuses de ce fabuleux inventeur d’expressions qu’est Hergé. Fameuse ? Il suffit de la "googeler" et de considérer l’immense variété de ses applications possibles, du tournant raté de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy à l’échec de l’équipe de France de basket aux Jeux olympiques de 2012.

Pourquoi cette pérennité ? Il faudrait tout d’abord mentionner l’irrésistible allitération en /r/ et en /k/, ainsi que la reprise dans les deux derniers mots des voyelles /a/ et /an/ de la sonore exclamation « Caramba ! » Mais il me semble judicieux d’observer la manière dont Hergé lui-même travaille à faire ressortir cette formule des dialogues et des situations de L’Oreille cassée.

Elle est prononcée pour la première fois dans la villa d'Alonzo et Ramon, les deux tueurs à la recherche du fétiche arumbaya. Et, chose extraordinaire, elle est dite par un perroquet !

perroquet-manque.jpg

Dès son apparition, cette formule exprimant le retour inexorable de l’échec est présentée comme un symptôme de psittacisme. Rétrospectivement, il est assez clair que cela n’était pas la première fois, ni la dernière, que nous l’entendions.

Mais elle est associée à Ramon, le lanceur de navajas, avant même cette soirée fatidique à la villa Rayon de Soleil. Tout commence avec une tentative de meurtre en auto.

attentat en voiture

Cette scène permet au lecteur et aux personnages de faire le constat d’un problème qui deviendra récurrent : le fait que Ramon vise toujours trop à droite quand il lance sa navaja. Cette manie est vérifiée par la topologie de l’accident, telle qu’on peut la reconstruire à partir des dires des témoins : l’un d’eux dit bien que la voiture a « obliqué vers la gauche ». Sachant que Tintin n’a pas été écrasé, c’est bien qu’elle est allée trop à droite ! Le penchant vers la droite de Ramon est donc valable en toute situation.

Mais revenons à la soirée en question. Elle commence par un plan descriptif, représentant les deux tueurs se livrant à leurs distractions habituelles.

carmba--encore-trop-a-droite.jpg

L’un fait une réussite (et l’on mesurera bientôt l’ironie de cette activité), l’autre s’entraîne au lancer du poignard, sans doute pour ne pas rater une nouvelle fois sa cible actuelle, Tintin. Et déjà (ou encore, si on compte son échec avec la voiture), Ramon vise trop à droite. Ainsi, Hergé n’a pas attendu pour confirmer le diagnostic d'Alonzo. Celui-ci continue d’ailleurs à jouer les médecins, puisqu’il prescrit à Ramon un remède logique: « viser à gauche de la cible ».

conseil

Les moqueries du perroquet envers Ramon donnent au lecteur l’occasion de vérifier immédiatement si celui-ci applique les conseils de son camarade : c’est encore un échec (trop à droite, encore une fois). Ramon semble faire preuve d’une incapacité à sortir d’un fonctionnement donné. Son comportement est comique parce que mécanique. Il répète sans cesse ses erreurs, comme un perroquet.

Mais la formule n’est pas encore complètement dégagée, individualisée, à ce moment-là. Elle figure comme une réplique parmi d’autres, notamment parmi les diverses provocations du perroquet à l’adresse de Ramon (son « Gros plein de soupe » appris chez Balthazar, l’imitation du sifflement du navaja, des rires moqueurs). Elle est elle-même une variation de la première exclamation de Ramon, la très latino-américaine : « Caramba ! ».

C’est quand le perroquet la répète, face au pistolet d'Alonzo, qu’elle semble destinée, aux yeux du lecteur, à faire l’objet d’une répétition comique, et donc à devenir une réplique différente des autres.

tir-sur-perroquet.jpg

Cette première répétition est d’autant plus remarquée qu’elle apparaît dans une situation identique à la précédente (une tentative de meurtre sur le perroquet). Mais cette fois, l’échec est prévu par le perroquet, avant même le tir d'Alonzo, comme si la formule prenait son autonomie par rapport au réel, jusqu’à pouvoir le prédire.

Plus loin dans l’histoire, sur le paquebot le Ville-de-Lyon, une nouvelle occasion est offerte à Ramon de sortir du cercle de ses échecs à répétition. Une nouvelle fois, Alonzo, en bon entraîneur, prépare son poulain en lui répétant le même conseil.

conseil-rappele-copie-1.jpg

Mais une nouvelle fois, Ramon échoue. Trop à gauche, cette fois !

4navaja

Cette inversion de côté (la gauche pour la droite) montre qu’il a pour une fois tenté d’appliquer le conseil d'Alonzo, mais à l’excès. C’est paradoxalement sa réussite qui le conduit à l’échec. Hergé met en place un jeu ironique qui montre l’impossibilité de la réussite en en faisant la cause d’un échec. C’est ce que souligne Alonzo : c’est « la première fois que tu atteins l’endroit où tu vises ».

Cette inversion rappelle la soirée dans la villa : si le poignard était effectivement passé trop à droite du perroquet, il s’était planté sur le cadre de la fenêtre, c’est-à-dire en plein dans le visage de Tintin.

tintin-atteint.jpg

La cible originelle de Ramon, un instant oubliée, était en fait ironiquement atteinte. N’y a-t-il pas, en outre, quelque ironie de la part d’Hergé à faire faire une réussite à Alonzo au moment où il montre le premier échec de Ramon au lancer du poignard ? Il semble poser dès le départ de cette intrigue les termes d’un jeu de renversement burlesque entre la réussite et l’échec de ses personnages.

Ce petit manège de la réussite et de l’échec trouve son apogée dans la double tentative de meurtre sur Tintin à Las Dopicos.

assassinats doublement manqués

Ramon semble avoir oublié les conseils d'Alonzo et tire trop à droite. Il fuit, répétant piteusement, dans la case centrale de la page, la formule désormais rituelle. Mais le poignard réussit paradoxalement le tour de force de sectionner la tige qui soutient un régime de banane, qui choit sur le chef du second tueur. Celui-ci tire (trop à gauche) et atteint en pleine course le postérieur de Ramon. De la tête aux fesses, ce sont toutes les extrémités du corps humain qui sont atteintes, en une juxtaposition bien connue du comique burlesque. En tout cas, personne n’arrive pour le moment à atteindre sa cible « en plein cœur », le cœur de la cible ou celui de Tintin. Impossible de trouver le juste milieu, la modération habile du coup d’œil et du geste.

 

Prochainement : la cible à abattre !

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commentaires

search here 14/10/2014 12:08

The character in this novel is really funny especially the man named Ramon. He thinks himself as a detective and the things that he do in that house made me laugh. I am waiting to read the next season of this cartoon series.

Yan 03/11/2012 15:25

J'ai lu ça dans Georges et Tchang de Colonnier, ça m'a bien fait marrer.