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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 11:56

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De crabe, de pinces, ou de quelque autre invertébré, il est assez peu question dans Le Crabe aux pinces d’or. Comme les cigares dans Les Cigares du pharaon, qui servent de leurre et de camouflage, les boîtes de crabe sont un McGuffin (1) commode qui entraînera Tintin dans de nouvelles aventures échevelées, renouant d’ailleurs avec la veine feuilletonesque et exotique du quatrième album d’Hergé.

Les pinces du crabe feront bien leur apparition en vedette américaine à fin de l'histoire, au cou d’Omar Ben Salaad, tête du réseau de contrebande responsable de la séquestration du capitaine Haddock et des tentatives de meurtre à l’encontre de Tintin. Mais ce sont les os qui scanderont l’enquête puis les aventures du jeune reporter, comme le squelette invisible de l’histoire principale. Ou plutôt, c’est Milou qui introduit ce motif et le fait ressurgir çà et là, en contrepoint.

Le premier os apparaît dans une bulle de pensée attribuée à Milou, lorsqu’il fouille un seau rempli d’ordures.

L’os en question brille par son absence, mais Milou se coince le  museau dans une boîte de conserve, boîte qui lance l’enquête policière de son maître. Le thème de l’os est donc immédiatement évacué, au profit de considérations plus anthropomorphiques.

Chercher des os dans les poubelles n’est pas une activité très honorable, quand on est un chien bien élevé. C’est ce que Tintin se charge de rappeler à son animal, dont le museau est endolori par les bords « tranchants » de la boîte : « Evidemment, cela devait t’arriver un jour, avec ta vilaine habitude d’explorer les poubelles !... » (p. 1), puis « Allons, en route ! … Et ne recommence plus, sinon je te mets une muselière et je te tiens en laisse ! ».

L’appétit de Milou est aussitôt puni par une douloureuse immobilisation de l’arme du crime (son museau), punition doublée par les réprimandes de son maître et la menace d’une muselière. Celle-ci, présente en fin de séquence dans une bulle de pensée, comme un écho de l’os qui l’avait ouverte, a étrangement le même fonctionnement que la boîte de conserve, comme si la punition humaine redoublait celle du destin. On passe donc de l’os, à la boîte, puis à la muselière, dans un jeu de substitution qui tourne au désavantage de ce pauvre Milou.

Nul besoin de faire des hypothèses freudiennes concernant la forme de l’os, l’inquiétante étrangeté de cette boîte-muselière garnie de bords tranchants (comme des dents, sans doute), ni sur le caractère castrateur ou non de la sanction promise par Tintin. Il suffit de dire que l’os est l’objet du désir de Milou, désir qui lui fait prendre des risques et le met sous le coup d’un interdit vivement exprimé.

On en trouvera confirmation après que Milou aura enfin trouvé un os dans ces mêmes poubelles, fouillées par Tintin, pour d’autres motifs. La découverte de l’os par Milou n’est pas montrée, si ce n’est par un point d’exclamation au moment où Tintin ouvre le sac du cantonnier,  ainsi que par quelques gouttes de sueur signifiant la surprise puis l’excitation.

En revanche, le spectateur un peu attentif le verra porter fièrement sa trouvaille et entrer avec elle dans l’appartement de son maître. Il est d’ailleurs tout à fait possible de passer à côté de cette intrigue secondaire. Dans les pages qui suivent, qui servent d’intermède comique, Milou voit se renouveler l’interdiction initiale, mais parvient malicieusement à ses fins.

Le désir devient idée fixe, et l’interdit la sanction automatique de ce désir. Les propos de Tintin semblent servir à lancer une série d’« épisodes » comiques de même nature : « Ne pourras-tu jamais obéir ? », puis « Et gare à toi si tu recommences !... »

Et bien sûr, Milou recommencera !

Arrivée au Maroc, dans le « pays de la soif », il apparait au fond de la case, immédiatement après les scènes du crash d’hydravion et du sauvetage des aviateurs.

Le caractère incongru de son apparition est préparé par une étroite case, où l’on entend ses aboiements, et où Tintin se retourne, comme le récit se détourne de sa ligne principale pour retrouver une intrigue secondaire un instant oubliée. La découverte de l’os d’un squelette de dromadaire mort de soif sert naturellement à identifier le pays où se trouvent les personnages (le Maroc, et non l’Espagne). Elle laisse aussi le temps et la possibilité aux aviateurs de se libérer de leurs liens et de s’échapper. Mais elle est surtout la suite de la série initiée à Bruxelles, comme Tintin semble en avoir conscience : « Où as-tu encore déniché ça ?… » (C’est moi qui souligne.) En outre, cette série va en s’amplifiant : l’os est énorme (« Quel os !... » remarque Tintin), et il y en a beaucoup (« Il y en a pour tout le monde », selon Milou). 

Il faut surtout noter le contraste existant entre la joie occasionnée au chien par cette découverte et le désespoir des humains, qui voient dans cet os l’indice de la mort. L’appétit de Milou avait des conséquences douloureuses dès le début de l’album : elles sont poussées à leurs conséquences logiques dans cet épisode.

On retrouve le bel os de Milou quelques pages plus loin, quand il s’en sert pour assommer le capitaine rendu fou par la soif.

Pour la première fois, l’os a une fonction positive, même s’il a fallu à Milou s’y reprendre à deux fois et assommer son maître avant de calmer son agresseur. Cela resterait anecdotique sans le commentaire qui suit : Tintin - « Merci tout de même, Milou… » / Milou - « J’ai fait de mon mieux. » C’est la première fois que le comportement de Milou fait l’objet d’un compliment. Certes, tout n’est pas parfait, comme en témoigne l’étoile et la spirale au-dessus de la tête de Tintin encore groggy. Mais Milou est bien entré dans une spirale de réhabilitation dont il ne sortira que grandi.

La dernière apparition véritablement intégrée à l’intrigue principale est aussi celle qui permettra à Tintin de la résoudre. Milou vole un gigot (à l’os) dans la maison où Tintin, déguisé en mendiant, tente de s’introduire pour retrouver le capitaine, enlevé par les sbires de Ben Salaad. 

Encore une fois, ni Tintin ni le lecteur n’ont pu voir Milou à l’œuvre. Seul le lecteur peut se demander quand a eu lieu le vol, et s’apercevoir des petites gouttes de sueur autour de la tête de Milou, indiquant son excitation au moment d'entrer chez le possesseur du gigot. Ce dernier sorti à la poursuite du larron, il ne reste plus pour Tintin qu’à entrer et continuer son investigation. Or, il se trouve que c’est bien la cave de la maison où se cachent les bandits recherchés.

On voit bien la gradation narrative dans cette suite d’épisodes autour du motif de l’os : il est d’abord un accessoire comique, puis l’instrument de la résolution de l’intrigue. C’est d’abord l’objet d’un désir transgressif et potentiellement dangereux, signe de mort, soumis à une censure énergique. Cette censure s’atténue ensuite, puisque Tintin ne gronde plus son chien, quand il le découvre caché dans la cave clandestine : « Ah, coquin ! Je comprends ! Tu t’es caché dans ce soupirail pour y manger ton gigot ! » (et il prend son chien dans ses bras, lequel lui retourne un grand sourire).

L’apogée de ce retournement du jugement porté sur l’appétit de Milou est atteint dans la dernière page, quand Milou reçoit un paquet contenant un os énorme, envoyé par un admirateur, sous le regard complice de Tintin.

L’« admiration » suscitée par Milou confirme bien que le « coquin » en question est devenu le digne compagnon de son maître, malgré ou à cause de son appétit pour les os.

Hergé choisit significativement de conclure l’album avec une image de Milou tenant fièrement son os, face au lecteur et remuant la queue.

Comment  pouvait-il mieux montrer à la fois la réconciliation avec ce personnage dénigré et la conscience de l’auteur quant à l’importance de cette intrigue secondaire ?

 

(1) Hitchcock parlait de MacGuffin pour désigner un élément destiné à leurrer le spectateur, en lui faisant suivre une fausse piste.

 

A suivre...

 

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