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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 17:40

 

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Nous étudions ici les implications d’une séquence de L'Oreille cassée, celle de la recherche de Tintin dans le paquebot le « Ville-de-Lyon » (pages 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8), dans le reste de l’album, et surtout dans la constitution du personnage de Tintin.

 

Des Tintin partout !

Dans la séquence du paquebot le « Ville-de-Lyon », Tintin disparaît du récit, au profit de Ramon et Alonzo, deux bandits qui filent leur ancien complice, Rodriguo Tortilla, pour lui subtiliser le fétiche volé au début de l’album. Ils le tueront quelques pages plus tard. En attendant, la séquence s’allonge et s’amplifie à cause de leurs soupçons concernant la présence de Tintin sur le paquebot. Ils font plusieurs tentatives infructueuses pour le démasquer.

Une série de Tintin potentiels défilent dans ces pages, tous caractérisés par leur « petite taille ». C’est tout d’abord un « ridicule petit bonhomme », ventripotent, cheveux noirs, casquette, bouc et lunettes noires, puis un « petit vieillard » courbé, cheveux blanc, béret, barbe et lunettes blanches. Or, aucun de ces deux personnages n’est finalement Tintin.

1suspect-barbiche.jpg2suspect-vieillard-copie-1.jpg

Le premier semblait pourtant avoir commis l’erreur d’« enlev[er] sa perruque avec sa casquette » au moment de saluer un couple de touristes qui se promenait sur le pont, par une « calme » soirée. Ce postiche ne pouvait que trahir sa véritable identité.

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Or, une fois cloué à un mur par la « navaja » de Ramon, le lanceur de couteaux, ses cris de détresse déçoivent les attentes des bandits.

4navaja

« Ce n’est qu’au son de sa voix que j’ai été détrompé… », commente Ramon après-coup. Le lecteur aussi a été « mené en bateau », puisqu’il ne pouvait pas ne pas avoir pensé qu’il s’agissait de Tintin : il a vu la position centrale qu’occupait ce personnage dans la case représentant Alonzo, dans l’avion le conduisant au Havre pour rejoindre le « Ville-de-Lyon ».

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La casquette, les lunettes noires émergeant au-dessus d’un journal opportunément ouvert avaient tout pour signaler notre héros tentant de rester incognito.

Quant au « pseudo petit vieillard », sa barbe blanche a toutes les chances d’être « fausse ». Les deux bandits tentent de l’arracher avec une corde, en vain.

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Hergé rode ici le gag qu’il reprendra dans Le Sceptre d’Ottokar, quand il fera s’accrocher Tintin à la barbe du professeur Hallambique.

Ainsi, les vrais-faux cheveux du premier et la vraie barbe du second sont des fausses pistes qui égarent les deux compères, qui trinquent joyeusement, dans la case finale de la double page qui les a vu tenter de démasquer ce pseudo « pseudo petit vieillard » : « … Et maintenant que nous sommes sûrs que Tintin n’est pas à bord, nous allons recommencer à penser sérieusement à Tortilla…. »

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Ironiquement, c’est à ce moment précis qu’apparaît justement Tintin, déguisé en serveur noir. Nous ne découvrirons la supercherie que trois pages plus tard, au moment où Tintin menacera Ramon et Alonzo d’un revolver, après la découverte du meurtre de Tortilla. Notons la malice d’Hergé, qui insère ce petit personnage en bas à gauche de cette case, comme un détail sans importance, puis à la page suivante, coupé de manière beaucoup plus serrée par le cadre.

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Hergé met tout en place pour qu’en découvrant Tintin et son déguisement, le lecteur veuille revenir en arrière et chercher d’où son héros a bien pu sortir. La douce sensation de s’être fait mystifier, comme par un tour de magie, s’empare alors de lui.

Comme d’habitude, et comme on l'a vu dans Le Crabe aux pinces d'or, Tintin est cet as de l’évasion, présence invisible dans les cases, qui disparaît aux yeux du lecteur pour mieux surgir à nouveau quand on s’y attend le moins.

Mais surtout ce jeu de dissimulation rend présente la silhouette de Tintin dans l’imagination des personnages et du lecteur. Alonzo dit ainsi : « Nous croyons voir Tintin partout !... »

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Dans cette séquence, les personnages sont jaugés à l’aune d’une image mentale : celle de la silhouette de Tintin. Notre perception est déterminée a priori par notre imagination.

L’effet est grotesque. Un des déguisements prêtés à Tintin est décrit comme « ridicule » par le couple de promeneurs. Le gros, le vieillard et le nègre : telle pourrait être le titre de cette parodie de roman policier. Les postiches potentiels ou réels sont ostensiblement présentés à l’attention du lecteur (et l’image surprenante de Tintin, tenant sa perruque crépue, la houppette blonde ou rousse contrastant avec son visage noirci, souligne leur caractère de pièces rapportées).

8tintin perruque

En creux, c’est la fameuse « neutralité » du personnage de Tintin qui est définie. Son visage, dont on a pu dire qu’il avait la forme d’un zéro, son absence apparente de caractère, sa silhouette juvénile et imberbe, tout cela prend un relief nouveau, car cela s’oppose à la surdétermination théâtrale des personnages avec lesquels on a pu le confondre. Face de tels fantoches, encombrés naturellement de postiches et de déguisements, Tintin apparaît comme un personnage constitué par soustraction. Petite taille, jeune âge, poil ras et rare, taille fine, allure droite, tête schématique, bouche absente (dans les premiers albums), tout cela montre à quel point à cette époque, sinon dès la constitution du personnage, Tintin est une épure de personnage.

C’est donc une forme insaisissable, susceptible de tous les ajouts, de tous les postiches. On retrouve d’ailleurs cette présence en creux de Tintin quand Ramon s’entraîne à le viser de son poignard, ayant accroché son pyjama de prisonnier sur une porte.

Il me semble qu’il est possible de voir dans le « tintinomorphisme » de la perception des deux acolytes, mais aussi  de celle du lecteur, une version particulière de la tendance des hommes à percevoir des figures humaines dans des objets inanimés, ou plus généralement encore, à interpréter les perceptions nouvelles à l’aune de schémas préétablis dans la mémoire et l’imagination. Par exemple, qui n’a jamais aperçu un visage à l’avant d’une voiture, avec ses phares et sa calandre, ou bien un profil anthropomorphe à gauche du Jaune-rouge-bleu de Kandinski ?

De même, dans la première planche de l’album, nous avons pu voir des yeux et des bouches là où il n’y avait que des points et prêter un regard humain à un masque en bois. Ces objets d’art primitif s’étaient discrètement animés.

C’est d’ailleurs parce que cette illusion anthropomorphique est si forte que personne n’a remarqué la substitution du fétiche, à la page 6. Une figure d’homme, même en bois, a suffisamment de force d’évocation globale pour faire oublier une légère modification de détail. Le lecteur lui-même n’y a certainement vu que du feu. Tintin, lui, n’est leurré à aucun moment.

gag du réverbère (1)gag du réverbère (2)

Le retard avec lequel il nous révèle son observation, le choc que cela nous procure (déplacé dans la rencontre brutale de Milou et d’une poubelle), son impassibilité, qui rend la révélation encore plus inattendue pour le lecteur, et montre au contraire qu'elle était évidente pour Tintin : tout cela éveille l’attention du lecteur sur sa propre capacité à se faire leurrer par une figure humaine.

Il y aurait bien des signes qui permettraient de ne pas se faire leurrer, de reconnaître Tintin à coup sûr : sa « petite taille », ou sa « silhouette », et sa houppette, par exemple. Mais, on l’a vu, ces trois composantes d’un personnage en passe de devenir célèbre sont explicitement court-circuitées par Hergé. Les premières sont mises explicitement en avant, comme les critères permettant aux bandits de chercher leur adversaire insaisissable. La troisième est discrètement escamotée par un jeu de main opportun, et à vrai dire un peu « facile », de la part de l’auteur.

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Hergé prend ainsi la peine de faire lever la main à ce personnage au moment de la perte de son postiche, afin de cacher le haut de sa tête, emplacement de la houppette qui aurait permis au lecteur de démasquer Tintin.

Mais ce qui est intéressant, c’est que les trois déguisements qu’il semble emprunter désignent en creux d’autres caractéristiques qui lui sont propres : Tintin est svelte, contrairement au bedonnant barbu ; il est jeune et se tient droit, contrairement au vieillard ; il est blanc, contrairement au petit serveur. Hergé joue donc à décomposer son personnage, comme s’il avait conscience de tenir là une véritable « icône ».

 

Tintin, une icône de l’ère industrielle ?

Mais alors, n’y a-t-il pas un rapport entre cette icône de l’art à l’ère industrielle, qu’on retrouvera dans des dessins-animés, des films, des publicités, des produits dérivés, mais surtout de case en case, de mois en mois, d’album en album, et le fétiche, vestige d’un art primitif ? Étrangement, l’image reproductible par excellence qu’est Tintin, qu’on doit reconnaître au premier coup d’œil, à sa houppette notamment, comme on reconnaît Mickey Mouse à ses oreilles, peut être vue comme un double du fétiche, rendu normalement unique par son oreille cassée. Oreille et houppette constituent dans un premier temps la « marque » individuelle qui signe l’identité de ces deux êtres. C’est l’absence de houppette qui aurait pu dévoiler trop tôt au lecteur que le barbichu à la casquette n’était pas Tintin. C’est l’oreille cassée qui aurait dû signaler à quiconque l’observait que le fétiche réapparu dans le musée n’était qu’une copie. Pourtant, la disparition était d’autant plus visible qu’elle pouvait être constatée dans une case qui reprenait la composition de la case où apparaissait le fétiche, dans la première page de l’album : le visiteur au chapeau noir et Tintin sont tous deux à gauche du socle, en position d’infériorité par rapport au fétiche, qui trône en majesté, dans le prestige que lui confère la muséification.

spectateur.jpg12tintin devant fétiche-copie-1

Pourtant, ces deux signatures sont opposées. La première est un ajout, un postiche minimal qu’Hergé ajoute sur une tête ovale : il suffit de voir les brouillons d'Hergé pour s’en rendre compte.

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La seconde est une soustraction. La première est le résultat d’un travail de designer. Hergé fait preuve dans l’élaboration du « look » de Tintin d’un véritable talent de publicitaire. La seconde est un stigmate du temps qui passe, une altération d’un objet originellement parfait.

Comment comprendre ce fonctionnement identique du moderne et du primitif, de l’industriel et du rituel ? C’est qu’Hergé semble emprunter à l’aura des objets rituels, caractérisés par leur unicité, pour rendre authentique son « produit » éditorial. Cela ne l'emp^che pas , toutefois, de s’inscrire dans une tradition déjà ancienne de la caractérisation graphique des personnages de bande-dessinée (du Yellow Kid à Zig et Puce en passant par Dick Tracy):

14Yellow-Kid.jpg15zigetpuce.jpgdick.jpg

Mais il montre dans cet album qu’il a conscience des raisons intrinsèques à son médium qui conduisent à ce genre de solutions. Au royaume des images reproductibles, il faut aux personnages des « attributs » immédiatement identifiables.

Je parle d’attributs à dessein, au sens d'attributs divins, dans la mythologie grecque. Le fétiche, objet sacré, représentant peut-être une divinité, est soumis au temps. Il vieillit, est susceptible de toutes les altérations, se blesse. Tintin, simple mortel, survit à tout, ne se blesse jamais très longtemps, et surtout, ne vieillira jamais, tout au long de sa longue carrière. C’est dire si l’image reproductible prend le relai des anciennes formes de divinités ! Les nouveaux dieux, connus par tous et peuplant les imaginaires, ce sont les héros de comics et d’illustrés. Hergé dessine dès les années 30, après le futurisme italien, pendant l’essor de la modernité américaine : à cette époque, industrie et publicité sont des instruments de progrès et de créativité. On idolâtre des « stars », constituées tout aussi artificiellement que des héros de comics : Greta Garbo, Marlène Dietrich, Clark Gable… autant de silhouettes, de profils, d’attributs façonnés par les Pygmalion d’Hollywood !

Hergé paye son écot à « l’icono-graphie » de l’époque. Mais le contrepoint constitué par le trajet du fétiche permet de lire de manière plus critique ce processus de « branding ». En effet, la cassure de l’oreille, d’aucuns diront la castration, est le symétrique inverse de l’érection de la houppette de Tintin, qui se dresse malicieusement au-dessus de sa tête. La reproduction du fétiche, oublieuse de sa particularité auriculaire, tombe dans le travers de toute reproduction industrielle des images : elle lisse et arase les différences et les singularités. Elle oublie les traces de la vie des objets, qui leur confèrent un peu d’humanité, au profit d’une idéalisation mécanique. Le risque que court Hergé, en entrant dans cette industrie moderne que va devenir la BD, c’est de perdre son âme. Pas d’aura pour Tintin ! C’est tout le trajet paradoxal qui conduira aux Studios Hergé, à la répartition des tâches avec ses collaborateurs (Bob de Moor, par exemple), qui est préfiguré par cet album : les plus belles réussites y seront possibles (le Tibet, Les Bijoux) mais aussi les plus embarrassants ratages (Sydney, les Picaros). C’est aussi le trajet quotidien du crayonné à l’encrage, qui choisit parmi tous les traits ébauchés le tracé le meilleur.

Hergé ne tranche pas dans cet album : il n’y a pas de condamnation de la reproduction industrielle des images, entreprise à laquelle appartient Hergé, ni d’enthousiasme non plus pour une quelconque « machine à rêve » de type hollywoodien. Le caractère reconnaissable de Tintin est certes le signe d’une intégration esthétique des contraintes industrielles de la bande-dessinée, mais elle est contrebalancée par la cassure du fétiche, qui ajoute son poids d’humanité à l’histoire de l’album. Plus tard, ce sera l’arrivée du très imparfait Haddock, complètement « cassé » par la vie et l’alcool dans Le Crabe aux pinces d’or, puis Tournesol, sorte de père vulnérable et fragile, qu’il faut sans cesse sauver et ramener au bercail. Cette présence d’une cassure, d’une fragilité humaine culminera dans Tintin au Tibet, avec le sauvetage de Tchang et la figure étrangement humaine du Yéti (dans la lignée de ces personnages non humains pleins d’humanité inaugurée par le fétiche). Il n’est pas impossible de penser que la cassure de l’oreille est une prolongation et un symbole de ces multiples « cassures » mises en scène dans Le Lotus bleu : cassure d’un pays, la Chine, d’une famille, celle de monsieur Wang, et d’un esprit, celui de son fils Didi.

Mais dans cet équilibre entre l’industrie et l’humanité, entre la perfection et la blessure, entre l’érection et la castration, il semble que le premier terme l’emporte. En effet, la cassure, au début signe d’authenticité, se trouve reproduite à l’identique dans les exemplaires du fétiche retrouvés par Tintin à la fin de l’album, dans les boutiques bruxelloise et chez le fabricant Balthazar. L’industrie l’emporte parce qu’elle a su se rendre compte de son imperfection paradoxale : elle a en effet tendance à être trop parfaite, à gommer les imperfections essentielles des objets et des images reproduites. En reproduisant la cassure, sa victoire est consommée. Le fétiche original, lui, sera mis en pièce. Il faudra un deus ex machina pour qu’il revienne dans sa pièce du musée de Bruxelles.

L’ambiguïté d’Hergé persiste donc une fois l’album fermé. Il porte à la perfection cet art moderne de la reproductibilité des images qu’est la BD, essayant de combiner l’efficacité et l’héroïsme avec l’humanité et la faiblesse. Mais il semble qu’il ne puisse pas se dégager d’une culpabilité, ou d’une nostalgie, envers l’image unique, celle de l’art classique ou de l’art primitif. 

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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 07:57

 

 

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Exemple rarissime de bondage amérindien

 

 

Marx ou Freud ?

Je ne serai pas le premier à faire le rapport entre la présence d’un fétiche dans L’Oreille cassée et la notion de fétichisme. Michel Serres, par exemple, lit cet album au crible du « fétichisme de la marchandise » marxiste.

En outre, Walter Benjamin et son Œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique doivent beaucoup aux analyses du Capital. On peut donc tout à fait comprendre le rapprochement fait par Benoît Peeters, dans sa biographie d’Hergé, entre le livre de Benjamin et LOreille cassée comme une nouvelle application de cette approche marxiste du fétichisme.

À chaque fois, il s’agit de suivre le parcours mouvementé de ce fétiche arumbaya, pour y percevoir une perte d’« aura », c’est-à-dire une disparition de la valeur rituelle de la statuette. En termes marxistes, la valeur d’usage disparaît au profit de la valeur d’échange.

Le parcours est simple, linéaire. Après son vol, le fétiche est reproduit artisanalement par le peintre Balthazar. C’est donc un faux. Mais l’oreille cassée, détail significatif qui garantissait « l’authenticité » de cet objet, est oubliée. À la fin de l’album, Tintin retrouve plusieurs versions reproduites de la statuette, et croit d’abord être tombé sur l’original. Mais on s’aperçoit bien vite que l’oreille cassée, correctement reproduite, cette fois, n’est plus une garantie d’authenticité. La reproduction est en effet passée à un stade industriel, plus exact, comme on le voit dans la case représentant l’atelier de M. Balthazar, frère du défunt faussaire. C’est donc la reproductibilité technique qui permet la plus fidèle impression d’authenticité, au moment où elle étend le règne de la falsification. Au cours de l’album, le fétiche, d’unique, est dédoublé, puis démultiplié dans des proportions délirantes. Simultanément, et très logiquement, ces copies perdent de leur valeur d’échange. Tintin paye très cher la copie qu’il croit authentique, et trouve deux modèles identiques dans la vitrine d’une autre boutique, à un prix bien moindre. L’offre augmentant, il était prévisible que le prix baisse. À la fin du récit, on comprend que l’intérêt suscité par la statuette venait de la pierre précieuse qu’il renfermait : une fois la valeur rituelle disparue, c’est la valeur d’échange qui est annulée. Le fétiche n’était que l’emballage de la marchandise. Le stade suivant, la destruction, n’est que la suite logique de ce parcours de remise en cause de la valeur.

Mais ce fétichisme est celui de Marx, et non celui de Freud. Pour l’inventeur de la psychanalyse, le fétiche sexuel est le substitut du phallus maternel, dont la découverte de l’absence constitue un traumatisme. Face au constat de cet élément manquant, le sujet ressent l’angoisse de sa propre castration et entre dans une phase de déni. Le fétiche prend donc la place de ce phallus manquant. Un compromis contradictoire est établi, qui unit le refus de voir l’absence, grâce à la substitution, et son rappel incessant, par le caractère parcellaire, découpé, de l’objet fétiche. 

Cette analyse a été contestée et semble aujourd’hui invalidée dans bien des aspects. Mais il est intéressant d’étudier L’Oreille cassée sous cet angle : comment le fétiche arumbaya est la face émergée du déni généralisé d’un manque, d’une absence. Ajoutons que ce déni est mis en scène, qu’on peut observer à plusieurs reprises ce qu’on pourrait appeler un « retour du dénié », et qu’Hergé tient un véritable discours sur ce mécanisme psychologique. C’est dire la richesse narrative et figurale de ce thème.

 

La crise de la figure humaine

Pour l’étudier, on ne peut pas se contenter de parler du fétiche. Il doit être étudié dans le réseau d’images et d’objets dans lequel il s’inscrit, dès l’ouverture de l’album, dans le musée ethnographique : celui de la figure humaine.

En effet, la figure humaine est très maltraitée à l’époque de la rédaction de L’Oreille cassée. À travers toutes sortes de mauvais traitements iconographiques, le XXème siècle commençant remet en cause l’illusion d’une supériorité de la silhouette humaine. Sa supériorité esthétique et morale n’est plus une évidence.

L’Oreille cassée est certes contemporaine du livre de Walter Benjamin, mais elle suit aussi de très près le surréalisme, son goût pour l’ethnologie et sa critique de la hiérarchie classique entre la figure humaine et les autres sujets de représentation.

Ainsi, le « musée pour rire » que constitue la revue Documents, fondée en 1929 par les surréalistes dissidents Michel Leiris et Georges Bataille, juxtaposant critique d’art et reportage ethnologique, est un point de comparaison qui permet de mettre en perspective l’album d’Hergé.

On sait que cette revue, qui met sur le même plan toutes sortes de représentations humaines (art primitif, art occidental, photographie populaires), cherchait à montrer leur commune bizarrerie. La juxtaposition, par exemple, de gros orteils photographiés en gros plan, de masques océaniens, de statues médiévales et de photos de famille de la Belle-Epoque, rabattait la figure humaine au rang de chose, et niait sa prétention à une quelconque supériorité. Certains vont jusqu’à parler de « crise de l’humanisme ». (Il est conseillé de lire sur le sujet le très bel ouvrage de Georges Didi-Hubermann, La Ressemblance informe ou Le gai-savoir visuel de Georges Bataille.) 

Chez Hergé, et tout particulièrement dans L’Oreille cassée, on peut observer une juxtaposition du même type, comme on l’a montré. Mais il est surtout frappant de voir à quel point têtes et visages se multiplient. Ces éléments essentiels dans la différenciation entre les hommes d’un côté, les animaux et les choses de l’autre, subissent un traitement véritablement proliférant.

 

Têtes

Ainsi, la tête de mort, dont on a vu qu’elle était, dans l’ordre de l’esthétique, le signe d’un « retour du dénié », le rappel de la mortalité de l’art et de l’artiste, n’est, avant tout, rien de plus qu’une tête. Elle renvoie à la matérialité de la tête des hommes, qui n’est pas seulement le miroir de son âme. On a déjà vu la série de bustes, de masques et de portraits présente dans l’album. Il reste à montrer la satire qui en est faite, les différents moyens mis en œuvre pour dissoudre la figure humaine.

Tout d’abord, la tête fait l’objet d’une dégradation burlesque. La tête revêche de la concierge, en bigoudis et sans lunettes, apparaît après qu’on a vu son portrait peint, souriant et bien coiffé.

concierge-au-reveil.jpg

C’est donc le portrait qui représente la figure de la concierge en majesté, de manière idéalisée, et la tête réelle qui semble en être la caricature, la version dégradée.

Inversement, la tête du général Alcazar, brandie sur un grand panneau lors d’une manifestation belliqueuse du peuple de Nuevo-Rico, est délibérément caricaturée.

alcazar-manifestation.jpg

L’ambiance est carnavalesque, comme l’indique le grand sourire de l’homme au sombrero, en bas à droite de la case. Dans le même domaine hispanique, dont Hergé a pu s’inspirer en préparant son histoire, on peut penser par exemple à La Fête de la sardine, de Goya. L’image peinte reprend les traits déjà grossiers du général en les amplifiant. Ses cheveux sont habituellement domestiqués vaille que vaille de part et d’autre d’une raie dégarnie, et ramenés en arrière par un peigne dont on voit encore les traces, sans doute fixées par de la gomina.

alcazar-en-majeste.jpg

On avait seulement entraperçu ses cheveux « au naturel » dans les deux cases où il se fait réveiller par le téléphone pour être informé de la fuite de Tintin, un peu à la manière de la concierge de Balthazar.

alcazar-au-reveil.jpg

Sur le panneau, ces témoins du soin qu’il accorde à son image ont disparus, laissant place à une coiffure ébouriffée. Ses yeux perpétuellement fermés, en signe de sérieux et de concentration, sont devenus bovins et cruels. Sa barbe de trois jours est laissée telle qu’elle, en signe de sa difficulté à « lisser » son image. Un cou de taureau, des pores du nez élargis et des dents dévoilées pour la première fois complètent le tableau. L’image grotesque de la tête du dictateur semble ainsi révéler sa véritable nature, habituellement cachée à grand peine.

 

Cous coupés

Cependant, si le portrait est bien l’instrument de la critique portée contre l’idéalisation narcissique de soi-même, commune à la concierge belge et au tyran sud-américain, il est toujours aussi la conséquence d’une coupure. Celle-ci passe inaperçue d’habitude, tant les codes picturaux sont bien implantés dans le regard du spectateur. Personne n’irait imaginer qu’un portrait peint est la représentation d’un décapité. C’est pourtant ce que suggère Hergé.

Regardons à nouveau la tête grotesque d’Alcazar. Le fait que sur ce panneau soit inscrit « À mort Alcazar », ainsi que le contexte guerrier de la case, remotive la coupure de cet énorme cou, grossi pour l’occasion. C’est la tête du tyran qu’on veut faire tomber.

Peu auparavant, nous avions déjà assisté à une décapitation, celle de la statue du général Olivaro, « libérateur de San Théodoros » (en référence au général Bolivar). Le souffle de l’explosion de la bombe du caporal Diaz, destinée au général Alcazar, fait tomber la martiale tête sur celle du ridicule terroriste.

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Plus loin, Tintin voit une fleur « décapitée » par la sarbacane de Ridgewell, puis frémit face à la « collection » de têtes réduites des Bibaros.

fleur-decapitee.jpgtetes-reduites.jpg

Dans l’atelier de Balthazar, une tête, le regard en coin, est posée au sol, à côté d’une bûche, qui aurait pu lui servir de support, et opposée à un buste de dos, bien posé, lui, sur son piédestal. Plus loin, un casque de conquistador espagnol est posé sur une boîte, signe d’une tête absente ; un masque féminin est accroché en hauteur, mais à la « tête » du lit, comme en lévitation. Même la lampe de chevet, placée sur une table de chevet, est coiffée d’un abat-jour qui fait écho à la forme du casque espagnol, comme si cette lampe verticale avait quelque chose à voir avec une forme humaine. Hergé profite de l’atmosphère de bazar d’un atelier d’artiste bohême pour juxtaposer les têtes humaines et leur support, les bustes et leur piédestal, en soulignant la précarité de leur association.

atelier

Comment ne pas voir dans toutes ces images des images de castration ? La supériorité supposée de l’homme, liée depuis Ovide à sa verticalité, et son attachement à son pénis sont mis sur le même plan. Ce n’est sans doute pas un hasard si la fléchette décapitant la fleur se fiche ensuite dans la queue de Milou. Il suffit de lire l’évocation du supplice des Bibaros par Ridgewell pour saisir son caractère castrateur : « Ce qu’ils vont faire de nous ?... Très simple !... Nous couper la tête, puis, par un procédé unique en son genre, la réduire à la grosseur d’une pomme !... »

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Dans le musée d’ethnologie, mises à part les figures accroupies des poteaux du Dahomet, la seule figure humaine en pied est justement le fétiche arumbaya. Les trois images précédentes, qui font faire la visite du musée au lecteur, montrent essentiellement des masques, ainsi qu’une tête. Pour dire les choses clairement, le fétiche est la trace ultime d’une figure humaine complète. Face à la castration généralisée des silhouettes humaines dans cet album, cette petite statuette tient bon. Est-ce un déni de la part d’Hergé, un objet fétiche destiné à masquer le fait que la figure humaine a perdu de son aura, de sa supériorité ontologique ? L’homme est tombé de son piédestal et Hergé s’emploierait à masquer cette découverte troublante ? On pourrait le penser au début, car un jeu supplémentaire s’installe entre la tête humaine et le piédestal, véritable substitut de corps humain.

 

Perchoirs et piédestaux

Trois gags apparentés s’enchaînent dans ce début d’album. C’est d’abord Tintin qui percute un lampadaire et s’excuse : « Je vous demande pardon, Monsieur… ».

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C’est ensuite le professeur Euclide (page 1 et 2), caricature de savant distrait, qui se fait arrêter dans la rue par un « Pouet, pouet » strident, se retourne et lève la tête vers le haut d’un lampadaire : « Voilà qui est nouveau !... Je n’avais jamais remarqué que les agents à poste fixe étaient munis de téléphone !... ». Pendant un instant, le lampadaire est devenu un policier en faction, chargé de la circulation, dont la sonnerie de téléphone aurait sonné. Se rapprochant, il s’aperçoit, et nous avec, qu’il s’agit en fait d’un perroquet, celui de Balthazar, perché en haut du lampadaire : « Ah !... Ça, par exemple !... Mais ! Quel bizarre animal !... ». Il grimpe pour le voir de plus près, ayant laissé ses lorgnons dans son veston, confondu avec un manteau de femme : « Ah ?... C’est un oiseau !... ». Le perroquet lui répond : « Bonjour, Monsieur ! À qui ai-je l’honneur ?... » Le professeur part en s’excusant : « …Je …Je suis le professeur Euclide… Je… Excusez-moi, Monsieur, j’étais distrait et… figurez-vous que je vous avais pris pour un oiseau !... »

Dans ces deux premiers gags, par deux fois, un lampadaire est confondu avec un être humain. Mais dans le deuxième cas, le perroquet complète l’illusion d’une figure humaine grâce à son perchoir en hauteur, là où devrait se trouver une tête s’il s’agissait vraiment d’un être humain, et grâce à sa voix. Plus loin, le même perroquet, revenu chez Balthazar, sera le point d’orgue du gag du fantôme : les locataires de l’immeuble le trouvent perché sur un piédestal, les traitant de « Grrros plein d’soupe !... » et affirmant contre toute apparence : « Je suis Balthazar ! »

expédition

Ce qu’on ne remarque pas forcément, c’est qu’il se trouve sur le piédestal occupé auparavant par un buste, celui qui faisait face de manière si humaine à Tintin et à la concierge. Mais le buste a disparu, et il n’y a pas le début d’une explication de cette substitution d’une figure humaine par l’animal. Cette invraisemblance souligne de manière troublante l’équivalence entre les deux.

L’animal sur son perchoir, d’où il tiendra une conversation quasiment d’égal à égal avec les deux bandits Ramon et Alvaro, est une caricature grotesque de la silhouette humaine.

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Hergé semble tenter de reconstituer l’état antérieur à la castration, ce qui ne fait que la souligner un peu plus.

Mais alors, que penser de la présence de l’animalité dans l’ouverture de l’album ? En effet, on l’a vu, les masques et les têtes présentes dans les salles du musée ethnographique se situent dans une continuité entre l’homme et l’animal. Le masque Bapende et la tête « en bois [de] couvercle (?) » sont pleinement humains. La tête cynomorphe (loup ? babouin ?) est pleinement animale. Entre les deux, des masques anthropomorphes à cornes. On distinguera là encore entre les cornes d’antilopes, finement annelées, des cornes plus bovines, aux extrémités claires, et des cornes très stylisées qui se confondent presque avec une forme de coiffe.

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La démarche de l’artiste primitif va à l’inverse de celle d’Hergé dans les gags au perroquet. Il ne s’agit pas de reconstituer de bric et de broc une dérision de figure humaine, mais, au choix, de montrer la sourde et dangereuse présence de l’animal en l’homme ou bien la présence d’une âme chez l’animal. Le fétichisme primitif ne coupe pas l’homme de ses racines animales. Il n’y a pas de blessure narcissique à dénier, pas d’humiliation à racheter. Le fétichisme occidental ne peut que tenter d’ériger la figure humaine en absolu. Mais il est sans cesse remis en cause par un retour de la réalité déniée, c’est-à-dire la relativité, la matérialité et l’animalité de cette figure humaine.

 

La défiguration assumée

Fragile fétiche

Si nous tentons de faire la synthèse de ces réflexions autour de la figure du fétiche arumbaya, il faut d’abord le voir comme un exemplaire du fétichisme primitif, mais un des moins étranges du lot. Il s’agit d’une figure en pied, purement humaine, de taille réduite.

En revanche, il revient régulièrement dans l’album et devient, à travers ses différents avatars ou imitations, un véritable personnage. C’est celui qu’on cherche et qu’on croit trouver, celui duquel on parle. Il a été peu noté qu’il n’avait pas de bouche, comme d’ailleurs Tintin au début de sa carrière. Mutique, il ne peut que subir les discours portés sur lui. Raide et droit comme un i, il ne bouge pas. Mais on le retrouve toujours aux endroits les plus inattendus, en plus d’exemplaires qu’on aurait pu s’y attendre. Ou alors, il n’est pas là où on croit le trouver, il disparaît, s’absente, se cache. Il est là, dans le coffre noir de la chambre de Balthazar, si l’on en croit le frère de l’artiste, sous nos yeux, derrière le lit. Et Hergé semble ici trouver, par hasard, le fondement d’un de ses plus fameux tours de passe-passe, la disparition de Tintin dans le Karaboudjan, dans Le Crabe aux pinces d’or.

Ce petit être, pantin de bois inanimé mais mobile, l’auteur lui donne vie, l’anime grâce à la magie de la bande-dessinée, aux changements de cases qui permettent de le faire disparaître, réapparaître, se déplacer, se transformer, pendant que de toutes autres choses nous sont montrées. Il me semble qu’il n’est pas impossible d’y voir un double de Tintin, cet Hermès, ou cet Houdini.  

Outre ce caractère insaisissable, il faut aussi rappeler la fragilité du fétiche. Dès le départ, son oreille est cassée, et il s’agit d’une invention d’Hergé puisque le véritable fétiche arumbaya, exposé au musée du Cinquantenaire, a ses oreilles parfaitement intactes. Mais il est aussi amputé du bras droit, ce qu’on oublie parfois d’observer. Il est tentant d’y voir encore une castration. Que dirait-on alors de la dernière apparition du fétiche, rapiécé, bardé de pansements et tenu en un seul morceau grâce à deux ligatures en fil de fer ?

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Nous nous demandions si ce fétiche participait au mécanisme consistant à dénier la déstabilisation de la figure humaine. Si c’était le cas, on ne comprendrait pas pourquoi Hergé achèverait son album sur une telle image, qui avoue avec autant de franchise l’impossibilité de recoller les morceaux. Le fétiche est dans son état originel, mais garde très visibles les stigmates de son éclatement accidentel. Il est impossible de dénier la réalité et de croire à l’intégrité physique et symbolique du fétiche. Hergé montre le processus de fétichisation à l’œuvre et le déconstruit dans un même mouvement.

 

Poteaux parlants

Aux deux extrémités de l’album, avant et après un long défilé de silhouettes humaines défigurées, se trouvent les poteaux en bois du Dahomet et les totems des Bibaros.

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Tous deux sont des fétiches aux sens anthropologiques, et ils échappent chacun à leur manière au fétichisme morbide à l’œuvre dans tout l’album. Les poteaux du Dahomet se distinguent par leur dimension sacrée, leur mutisme majestueux et mystérieux. Ils ne cherchent pas à singer une figure humaine par leur verticalité, mais alternent figures animales et humaines accroupies et grimaçantes. Les poteaux des Bibaros sont l’occasion d’une démonstration de ventriloquie de la part de Ridgewell : les objets prennent vie, l’inanimé s’anime. Autant dire que Ridgewell est le porte-parole du dessinateur, pour qui les frontières de la vie et de la mort, de l’humanité et de l’animalité cessent simplement d’exister (pensons à Milou, animal doté de la parole). On l’a vu, l’album se peuple d’images vivantes, tableaux, statues, masques : l’acquisition de la parole par le totem est la conclusion logique de cet animisme sous-jacent. On dira que ce n’est qu’une ruse de Ridgewell, un artifice qui désacralise l’objet cultuel en critiquant la crédulité des tribus primitives. Mais cela n’exclut pas une représentation malicieuse des pouvoirs du dessinateur de bande-dessinée. Aux deux types de relation au sacré que remarque Jean-Marie Apostolidès dans l’œuvre d’Hergé, la démystification et la nostalgie, il conviendrait d’ajouter cette communion dans le même animisme et la même absence de peur face à la castration.

 

Gymnastique

Et Tintin, dans tout ça ? Lui ne participe pas à ce défilé carnavalesque de figures humaines. Il traverse l’album avec la même grâce habituelle. Le début de l’histoire le présente de manière inédite, au quotidien, dans son appartement de la rue du Labrador, au milieu des souvenirs de son voyage précédent. De manière amusante, Hergé le présente en train de faire sa gymnastique matinale, comme s’il s’échauffait avant les aventures qui suivent (Milou se plaint de la mauvaise qualité de ce « repos » : sans doute Tintin prenait-il quelques vacances après son périple en Chine. L’histoire terminée, Tintin annonce, à sa grande joie, qu’ils vont prendre « un repos bien mérité »).

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On voit Tintin accroupi, les jambes pliées, les bras au contraire exagérément tendus, la tête au milieu du corps, comme les poteaux du Dahomet ou les totems Bibaros. Mais aucun ridicule dans cette position contournée, pourtant sous le signe de la verticalité, si l’on en croit la radio. Une fois la figure humaine démystifiée, il ne sert à rien de passer son temps à en avoir la nostalgie, ni à chercher à la retrouver. On l'a vu, cette tentative est vouée à l’échec. Un nouveau rapport s’installe avec le corps, ludique et sportif. Contrepoint significatif, Milou tente de se mettre debout, comme un homme, mais chancelle. Le plus ridicule est l’animal qui tente de singer l’humain.   

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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 08:18

 

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Beaucoup ont déjà remarqué que L’Oreille cassée était l’album de Tintin où la mort était la plus présente. Quatre personnages meurent en effet : le peintre-sculpteur Balthazar, Rodriguo Tortilla, le voleur du fétiche, puis à la fin de l’album, les deux bandits Ramon Bada et Alonzo Perez. Le monde de Tintin, supposément édulcoré et sans saveur, rencontre brutalement la violence du polar.

Mais cela ne va pas sans difficulté. Comment représenter la mort dans un récit dessiné destiné aux jeunes lecteurs du Petit Vingtième ? On se souvient des petits diables emportant joyeusement Ramon et Alonzo dans un autre monde. Celle de Rodriguo est traitée de manière virtuose, allusivement. Trois cases suffisent : le meurtrier rentrant par la porte de sa cabine, la vision d’une matraque brandie, depuis un hublot, le bruit d’un corps tombé dans l’eau depuis le bord du paquebot.

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C’est cependant la mort de Balthazar qui est développée le plus longuement, sans jamais montrer directement ce qui l’a produite. La case où l’on voit arriver Tintin dans l’appartement du « peintre-sculpteur » est un plan large qui synthétise un certain nombre de traits de cet artiste. Chez Balzac, la description de la chambre du père Goriot est l’occasion de faire indirectement le portrait de ce personnage. Ici aussi, en une image, nous connaissons beaucoup de choses concernant le disparu.

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Nous savons que c’est un artiste « Bohême ». Il ne « payait pas très régulièrement son loyer », nous a en effet appris sa concierge. Il vivait dans un atelier situé sous les toits, éclairé par un vasistas, fumait la pipe et jouait du cor de chasse pour se distraire, ce qui permet au lecteur de nuancer quelque peu l’hagiographie qu’en fait la concierge.

Nous savons aussi qu’il peignait et qu’il sculptait. Bustes en pierre, masques en plâtre, statuettes en bronze cohabitent en effet dans cette petite habitation. On peut même voir un exemplaire de cette « série de statuettes en bois, d’une technique toute particulière et qui avaient fait croire un moment qu’il s’agissait de sculptures anciennes » dont parle l’article rapportant le fait-divers de sa mort, une sorte de soldat barbu et casqué à la romaine, les bras tendus à partir du coude, à angle droit avec le corps, sans doute pour servir de support, de porte-parapluie par exemple. Une poutre, en amorce du bord inférieur droit de la case, montre qu’il comptait un jour recommencer à travailler le bois. Mais il était aussi connu pour ses « petits paysages d’une facture originale ». Un dessin où figure un arbre est punaisé à la tête de son lit, un tableau sur le même sujet est périlleusement accroché au mur. On voit aussi le portrait dessiné d’un homme vu de trois-quarts face, un tableau floral et même un petit dessin représentant une silhouette humaine, un danseur, ou bien un soldat. Dans les cases suivantes, on verra le haut d’un portrait peint, posé sur le sol, en dessous du vasistas.

C’est donc un artiste éclectique. Peut-être même est-ce un artiste de circonstance, si l’on en juge par la présence des portraits, la variété des sujets et des styles, l’aspect utilitaire de la sculpture en bois et le kitsch du tableau floral et de la statuette en bronze. En tout cas, Hergé ne semble pas voir en lui un artiste bien original. Une discrète ironie est présente dans cette chambre mortuaire. Absent, le défunt est pourtant présent, dans ses œuvres et les vestiges de sa vie passée.

Plus loin, après que son perroquet, témoin du meurtre, et pour cela recherché par Tintin et par Ramon, est revenu, nous assistons même à son prétendu retour. La voix du perroquet crie une insulte visiblement familière de Balthazar (« Grrros plein d’soupe !... ») et répond de manière troublante « Silence !... Je suis Balthazar !... » à la concierge qui demandait, comme le veut sa profession : « Avez-vous bientôt fini, là-haut ?... ». Toute la maisonnée entreprend une expédition dans les combles pour voir ce qu’il en est de ce « fantôme ».

expédition

La mort est ainsi escamotée. Comme dans tout roman policier, le récit réel n’est que la reconstitution d’un épisode narratif préalable, qui n’a pas été raconté. Mais ce déni de la mort, assez compréhensible dans un récit pour la jeunesse, est contredit par la présence métonymique du défunt dans sa chambre, et frôle même la résurrection, dans cette parodie fantastique d'un récit de maison hantée.

La case où Tintin découvre le mégot de cigarette, dont il déduira qu’il a été laissé là par le meurtrier, est symbolique de ce mécanisme.

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Trois regards s’entrecroisent sans vraiment se rencontrer : celui de la concierge, se retournant pour regarder le tableau floral, celui de Tintin, baissant les yeux pour regarder le mégot, le nôtre, dont on attire l’attention grâce à l’insertion d’un gros plan sur le mégot. Le seul à voir les choses en face, en face-à-face même, c’est Milou, tombé nez-à-nez avec une tête de mort.

face-a-face.jpgDans cette chambre où flotte ironiquement et discrètement l’aura de son propriétaire défunt, surgit brusquement le rappel de la froide réalité de la mort. Il est d’ailleurs significatif que la concierge constate, de manière comique, le « naturel » avec lequel les fleurs sont peintes : « On dirait qu’elles vont rire !... ». Au moment où la mort se rappelle à notre attention, Hergé montre l’inanité, je devrais dire la « vanité », de toute une tradition artistique illusionniste. Crâne et bouquet rappellent en effet la tradition des « vanités », natures mortes dans lesquelles est signifié l’inéluctable passage du temps.

Ce n’est pas qu’Hergé rejette l’objectif de représenter les choses de manière vivante. Il le reprend au contraire à son compte, profitant des potentialités du dessin de bande-dessinée. Chez Balthazar, ne voit-on pas une tête sculptée qui semble vraiment vivante, elle ?

tete.jpgContrairement au buste sur son piédestal, qui fait face à Tintin, et auquel elle tourne le dos (ou plutôt la nuque), elle semble essayer de voir la scène sans pouvoir se retourner, faute de cou. Sa position excentrée, dans un coin de la pièce et de la case, son regard en coin, le fait qu’elle soit posée par terre et non sur un piédestal, comme les autres statues, tout cela confère à cette tête le statut de pièce détachée, comme adjointe dans un second temps à l’image déjà composée. Elle est la première spectatrice de cette scène, et semble nous indiquer qu’il faut regarder celle-ci de manière distanciée et réflexive.

Hergé affirme ainsi qu’une certaine vie peut être conférée aux objets inanimés dans la bande dessinée. Le dessin non réaliste permet de donner vie au monde et réalise vraiment, lui, le programme de l’art académique et réaliste. Hergé semble s’être ressourcé à l’art primitif exposé dans la première page de l’album, où nous avions déjà constaté ce type de jeux sur l’inanimé et l’animé, le réaliste et l’iconique (1). 

continuités

Dans cette première page, les objets d’art primitif se situent tous dans une triple continuité. Du stylisé au réaliste : ce sont le style plus ou moins détaillé du trait, l’utilisation plus ou moins forte des à-plats de noirs, des hachures et des ombres portées, qui différencient ces objets. De l’inanimé à l’animé : ce sont principalement la présence ou l’absence de pupilles et du contour des orbites, le regard, donc, qui permettent de différencier les deux. Apparemment, ce serait en effet les yeux que l’on regarderait en premier pour déterminer si un visage est vivant ou bien inanimé (http://www.insoliscience.fr/?Qu-est-ce-qui-rend-un-visage). La dernière continuité est celle qui va de l’animal à l’humain: nous en reparlons plus tard.

Un flottement troublant anime cette page, jouant de manière virtuose avec notre faculté à voir des visages dans les objets qui nous entourent. Le plus réaliste des masques ne semble pas vivant, faute de pupilles. Le plus « iconique » semble l’être, grâce aux deux points blancs servant justement de pupilles.

Hergé semble avoir conscience qu’avec son style de dessin, il n’est pas possible de faire la différence entre la tête d’un personnage, comme celle du capitaine Haddock, et celle d’un portrait. L’idéalisme platonicien, qui distingue les niveaux de réalité (l’idée de la table, la table, l’image de la table), est en quelque sorte court-circuité : l’image de la concierge au réveil est de même nature que celle du portrait qui est accroché à la tête de son lit. Les images de ce type se multiplient dans L’Oreille cassée : étrange tête souriante, à favoris et haut-de-forme, style 1830, dont on ne sait pas s’il s’agit d’un tableau, en l’absence de cadre visible ; portrait sévère et moustachu à perruque et à col Louis XIII, statue de gisant souriant et saluant de manière bonhomme, portraits de famille accrochés aux murs de la maison de Samuel Goldwood (sans doute achetés, sachant que le propriétaire est américain et collectionneur).

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L’Oreille cassée est un album d’antiquaire. S’y mêlent tous les styles de représentations, des plus schématiques aux plus réalistes, des plus caricaturales aux plus proportionnées, mais toutes susceptibles de paraître aussi vivantes que les personnages de la fiction.

Il y a conjonction entre un art moderne, la bande dessinée, exemplaire de « l’ère de la reproductibilité technique » définie par Walter Benjamin, et un art primitif, à la destination rituelle. Ce qui les rapproche, malgré leur opposition apparente, c’est leur animisme commun. Ils s’opposent tous deux à l’illusionnisme de l’art académique et réaliste, dont le critère esthétique est la ressemblance.

La mort est indissociable de l’œuvre d’art plastique. Peinture, marbre, bronze, fusain, papier sont des matières inertes. La vie représentée ne peut être qu’illusoire. Hergé semble avoir conscience du déni de la mort qui est au fondement de l’activité du peintre, du sculpteur et du dessinateur. Il ne cherche pas à refuser ce déni, à le « dénier » lui-aussi. Contrairement à l’artiste réaliste, nouveau Pygmalion qui cherche à donner vie à la matière inanimée à force de ressemblance, il oppose une attitude facétieuse et moderne. Le tragique de la condition de l’artiste n’est pas pour lui. Il refuse de faire de sa création un fétiche qu’il adorerait pour mieux se protéger de la conscience de la mort. Il n’y a pas ce fétichisme dans le dessin d’Hergé, pas de substitut (Chez Freud, le fétiche est un substitut phallique au phallus absent de la mère). La perte de réalité est acceptée et incorporée au dessin lui-même, qui se meut dans le monde des icônes, du schématisme, dans un monde d’idées.

 

(1) Pour comprendre la distinction entre ces deux derniers termes pour ce qui concerne la BD, voir Scott McCloud, L'Art invisible : 

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 14:09

 

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Cet album commence par une visite au musée ethnographique de Bruxelles. Dans une suite de vignettes représentant des visiteurs qui contemplent des exemplaires de ce qu’on appelait alors de « l’art primitif », Hergé insère spectaculairement tout un pan de la culture mondiale, exposé comme dans un musée au regard d’un lecteur enfantin peu habitué à de tels spectacles dans l’illustré du Petit Vingtième.

L’intérêt d’une telle scène, a priori peu narrative, se déployant sur plusieurs cases, est de contenir à la fois l’objet contemplé et le sujet de cette contemplation. Nous, lecteurs, somme invités à une contemplation seconde, celle d’une confrontation de deux mondes.

 

Face à face

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Dans cette image, deux plans sont juxtaposés. A droite, un fond noir, et à gauche, plus large, un fond blanc. Un spectateur  fait face à des poteaux polychromes du Dahomey, tandis qu’un promeneur déambule dans la salle. Le premier, de trois-quarts dos, est coupé à la ceinture. Le second, de trois-quarts face, aux genoux. Ces deux personnages sont regroupés dans le quart inférieur droit de la case. Mais ce premier groupe est scindé en deux et chaque personnage est projeté dans un autre groupe, composé d’une personne humaine et d’un ou de plusieurs exemplaires de ces poteaux. Le vieil homme, chauve et moustachu, fait  face à trois poteaux. Penché en arrière pour mieux observer les totems exposés devant lui, son corps prend une inclination bien naturelle. Mais on peut remarquer une inclination symétrique du poteau le plus proche de lui, que rien ne justifie sur le plan muséographique. Le promeneur, quant à lui, est tourné du même côté que le poteau qui le surplombe, offrant à notre regard deux visages qui regardent dans la même direction.

Certes, la hiérarchie de l’objet observé et de la personne qui le regarde semble respectée. En effet, ce sont les personnages qui sont en amorce, à la périphérie de la case, tandis que les poteaux sont plus centrés, et visibles en entier, pour la plupart. Ce que le lecteur regarde, c’est d’abord les objets du musée, et les visiteurs sont assez classiquement les relais de notre regard. Mais la disposition  respective des hommes et des choses, parallèle ou symétrique, juxtaposée ou face-à-face, fait que ces deux ordres sont mis en regard l’un par rapport à l’autre. Un étrange effet de miroir se met en place, accentué par le rappel de valeur entre la veste grisée de l’homme à la moustache et le bois grisé du poteau le plus à gauche.

Cette double scène est articulée entre un premier et un deuxième plan. A la frontalité des poteaux, exposés parallèlement au plan de l’image, s’oppose l’esquisse d’une profondeur, suggérée par le fond noir et la direction dans laquelle se tourne l’homme au manteau. Derrière ce mur blanc se cache sans doute un recoin de la salle, ou bien un couloir, d’où vient le promeneur au chapeau. Ainsi est insufflé un dynamisme discret à cette scène presque statique. C’est tout un musée qui est évoqué de manière synthétique, avec ses espaces et ses modes de visite divers (contemplation ou déambulation). Mais le panneau indiquant la nature de l’objet exposé est face à nous, et dépasse légèrement du support d’exposition des poteaux polychromes, comme s’il était collé à la surface même du papier. Nous sommes donc nous aussi invités à observer cette salle de musée, non seulement les objets d’art qu’il contient, mais aussi les hommes qui les contemplent. La case devient vitrine.

 

Tête à tête

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Cette fois, la scène est unique et frontale. Nous sommes devant un mur, où sont suspendus des masques noirs et cornus. Dans le quart inférieur de la case, une console grisée supportant elle-aussi un masque cornu, blanc, cette fois. Le contemplant, nous tournant le dos, un couple élégant, redingote noire pour monsieur, manteau blanc pour madame.

Et toujours ce jeu de position unissant les différents plan de la case et les différents êtres peuplant ce musée. Le noir de la redingote rappelle les masques du mur. Les hachures utilisées pour figurer la laine se retrouvent sur les deux masques de forme similaire (cornes courbes au bout carré, mâchoire anguleuse et crâne en obus) qui encadrent le couple. Il est même possible de voir une discrète symétrie en bas de l’image, puisque le manteau et le masque blancs sont encadrés par la redingote et le masque Bapendé, noirs tous les deux. .

Dans la case 2, le regard était ascendant. Il devient descendant. Deux personnages humains se tenaient à droite : ceux-ci se tiennent à gauche. Mais le plus significatif est la substitution qui s’opère dans le quart inférieur droit de ces images. Dans la case 3, ce n’est plus deux êtres humains, cadrés de manière plus ou moins serrée, mais un visage anthropomorphe, un masque Bapendé, comme l’appelle le panneau accroché à son socle.

Il faut d’ailleurs remarquer qu’on ne voit pas, ou à peine, le visage des deux personnes humaines, mais qu’une multitude de visages en bois nous font face. Tout un continuum nous est présenté, qui va de l’animal (les cornes cannelées, comme celle des antilopes, ou stylisées) à l’être humain, du schématisme le plus sommaire (les deux masques du haut n’ont que des points blancs pour figurer les yeux et la bouche) au réalisme du visage négroïde de droite. Ce masque justement, parallèle au plan de l’image, joue le même rôle que le panneau plaqué sur la surface de l’image dans la case précédente, interpelle le lecteur, et semble l’interroger sur la nature véritable des images qu’il contemple. Etrangement, ce masque, le plus réaliste, a des yeux vides qui ne voient pas, tandis que, grâce à la tendance irrépressible du lecteur à l’anthropomorphisme, ceux du haut trouvent figure humaine avec très peu de moyens, et nous regardent de leurs yeux ronds. Quant au masque du milieu, ne regardent-il pas le couple de visiteur, de ses pupilles noires, les seules visibles dans cette image ? Cette profusion de figures humaines semble prendre vie et l’atmosphère du musée devient presque fantastique. Hergé montre l’âme qui peut habiter ces objets, désacralisés par l’entrée au musée, mais toujours potentiellement animés, pour qui sait regarder.

Surtout, Hergé s’empare ici du pouvoir de suggestion du dessin de bande-dessinée, qui a le pouvoir de faire croire à une figure humaine à partir de quelques traits seulement. Egalisés par l’usage du même mode de représentation pour chacun, objets et humains sont situés a priori sur un pied d’égalité. La BD, en tant qu’elle est un art du dessin, rend possible une ambivalence dans l’objet représenté. Une des caractéristiques de la bande-dessinée est en effet de pouvoir juxtaposer dans une même case des images hyperréalistes et des caricature schématiques. Cette case peut être lue comme une mise en abyme de ce syncrétisme iconographique. Or, cette coexistence est doublement étonnante.

Elle l’est pour Hergé, dont le dessin, qu’on appellera « ligne claire » dans les années 80, a justement pour caractéristique d’unifier tous les objets représentés par un seule et même type de ligne, animée mais continue, formant des contours clos, plus tard emplis de couleurs savamment accordées entre elles. Mais L’Oreille cassée est justement une des premières histoires de Tintin. La « ligne claire » n’est pas encore entièrement élaborée : Hergé est libre de jouer avec les degrés de réalisme ou de schématisme de son dessin. Ce n’est que plus tard que celui-ci sera en quelque sorte standardisé et susceptible d’être imité par toute une cohorte d’assistants. Le jeu avec l’hétérogénéité du trait est finalement le signe d’une conscience précoce des spécificités du médium dans lequel s’illustre Hergé. Si, dans la suite de l’histoire, la multiplication finale des statuettes à l’oreille cassée et leur commercialisation ont pu être lues comme la traduction des problématiques de Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (la perte du sacré de l’image unique), on peut aussi y voir, plus spécifiquement, l’annonce de l’évolution stylistique d’Hergé.

L’étonnement vient aussi du fait que cette démonstration de la puissance du dessin de bande-dessinée se fait dans un musée, habituellement le lieu d’un art plus académique et moins populaire. N’oublions pas cependant qu’il s’agit d’un musée ethnographique, contenant des objets d’art primitif, dont on sait l’influence dans la naissance d’un art moderne justement moins à cheval sur l’homogénéité du dessin et du trait. Pensons par exemple au cubisme, ou aux collages surréalistes. Ces arts étrangers semblent ici représenter la BD, grâce à leur primitivisme commun, celui d’un médium pour enfant, et celui de peuples prétendument demeurés enfants.

 

Les yeux dans les yeux

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Vient ensuite une longue case représentant une vieille femme en manteau de fourrure, coiffée d’un bonnet noir, les cheveux blancs mi-longs et bouclés, tenant de sa main gantée des bésicles devant les yeux. A travers elles, elle observe une tête d’animal en bois noir, loup ou crocodile, toutes dents dehors. Rien de bien neuf, donc, s’il n’y avait un autre visage dans cette image, en surplomb de la visiteuse.  Comment ne pas remarquer leur ressemblance ? Leurs cheveux ont une forme similaire. Deux rides semblables descendent des ailes du nez et encadrent une même bouche sans expression. Bonnet noir contre turban blanc, cheveux blancs et bouclés contre cheveux noirs et ébouriffés : les deux faces sont chacune l’image en négatif de l’autre. Pour achever cette troublante répétition, Hergé brouille nos repères en plaçant la tête à l’arrière du visage de la visiteuse, et en lui donnant une taille légèrement plus grande. N’était la manche du manteau, qui est sans conteste devant le support d’exposition de la tête en bois, on jurerait presque que c’est la femme qui est placée à l’arrière. Le lecteur peut croire à un problème d’accommodation de sa part, tant la position respective des plans de l’image est incertaine.

Plus important sans doute est l’absence de regard de ces deux visages, l’un à cause du reflet blanc des bésicles, l’autre à cause de la matière dans laquelle sont sculptés les yeux. De faux yeux qui ne voient pas et de vrais yeux tout occupés à regarder sont semblablement blancs et vides. Ces yeux sont les derniers d’une série d’yeux dans cette suite de vignettes.

Ceux du visiteur à la barbe, case 1, cachés par des lunettes noirs, ceux qu’étrangement on ne voit pas chez l’homme à la moustache, les yeux ahuris du jeune visiteur, réduits à deux petits points noirs, surmontés des grands yeux du totem qui le surplombe (avec le contour des orbites), les yeux invisibles du couple de visiteur et la grande variété oculaire présente dans la salle des masques (pupilles blanches sans orbites, orbites noirs ou blancs sans pupille, orbites blancs avec pupille, yeux indécidables du masque Bapendé). Ajoutons à cela le jeu des regards qui se croisent, regardent dans la même direction, descendent ou montent, et nous avons dans ces quelques cases une véritable remise en question de ce qu’est un regard humain.

Hergé semble interroger notre propre capacité à voir, nous qui sommes dans la même position que les visiteurs du musée, et le lien que cette capacité entretient avec notre humanité. Notre curiosité d’amateur d’art, primitif ou non, est-elle capable de nous faire atteindre l’âme de ces objets, la valeur qu’ils pouvaient revêtir pour les cultures qui les ont fabriqués ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes des objets de curiosité, placés sous le regard du lecteur par Hergé, comme s’il voulait retourner le regard ethnologique sur l’institution muséale et le rapport ambigu qu’elle entretient avec la valeur des objets qu’elle expose ? Ces questions sont la conséquence de la confrontation des objets et des hommes, les seconds semblant ne pas parvenir à voir, les premiers dotés d’une étrange et paradoxal sens de la vue. Dans la page suivante, le gardien chante l’air connu de Carmen : « Toréador, prends ga-a-a-arde !... Toréador ! – Toréador… Et… Tralala la la lalalala…. Un œil noir te regaaaaaarde… »

2

C’est bien que l’homme occidental, belge en l’occurrence, est épié en secret par une autre culture, « noire », le remettant en question de manière menaçante, dans une atmosphère fantastique. En amorce de la case, sur toute sa hauteur, un buste noir, lèvres en avant et yeux mi-clos, semble veiller, indifférent au ridicule gardien bedonnant passant le plumeau sur un masque qui jadis fut un objet rituel.

Toujours est-il que lorsque le gardien du musée sonne la fin de la visite, deux visiteurs indiquent qu’ils semblent ne pas s’être rendus compte du temps qui était passé : « Tiens ?… Il est déjà cinq heures !... ». Est-ce la distraction d’esthètes plongés dans la beauté de cet art primitif ou bien celle de curieux passionnés par sa portée scientifique et culturelle ? Il n’est pas impossible que l’espèce d’hypnose qui a été la leur témoigne d’un résidu de l’aura sacrée entourant à l’origine ces objets rituels. En tout cas, le lecteur quitte lui aussi à regret les cases fascinantes de ce musée de papier.

 

Ni vu, ni connu

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Mais au moment-même où Hergé met sous les yeux de son lecteur ce spectacle troublant, il lui joue un de ses tours de passe-passe habituels. Il s’agit en effet, dans cette première planche, de montrer le vol de de la statuette à l’oreille cassée. Il ne le fait pas ouvertement, préférant s’attarder sur cette scène silencieuse et contemplative, à la limite du fantastique. L’intrigue policière est lancée, mais en sourdine. Ce n’est que dans la dernière case qu’on comprend où l’auteur voulait en venir.

Mais ce vol est préparé dès le départ. On voit en effet, dans la case 1, caché derrière un pilier, coiffé d’un feutre, pipe à la bouche, main dans les poches, le col de son trench-coat relevé, un homme cherchant manifestement à rester discret. Sa position excentrée, le fait qu’il tourne le dos à l’entrée du musée et qu’il se fait voler la vedette par un autre visiteur, qui entre, lui, dans le bâtiment, indiquent bien qu’il trame quelque chose de louche. Or, dans la dernière case, la silhouette obscure  a elle aussi le col relevé et un feutre sur la tête. Mais bien sûr ! Il est entré discrètement dans le musée, inaperçu des gardiens comme du lecteur. Nous ne l’avions pas remarqué !

Mais Hergé ne se contente pas de ce tour de passe-passe. Car si l’on regarde dans la case 7, qui voit-on ? Un homme debout, le dos tourné, les mains dans les poches, le col relevé et un feutre sur la tête. Mais il est dehors, sortant manifestement du musée, musée dont le gardien a fermé la porte d’entrée d’un lourd cadenas. Il faut imaginer que le voleur est sorti, pour ensuite entrer à nouveau, par effraction sans doute. Le plus pratique aurait été de se laisser enfermer dans le musée pour commettre son vol. C’est d’ailleurs cette hypothèse, la plus vraisemblable, qui est annoncée à la radio au début de la troisième planche : « … Le vol a été découvert ce matin par le gardien. On suppose que le voleur s’est laissé enfermer hier soir et qu’il a attendu l’arrivée du gardien pour sortir du musée. Car aucune trace d’effraction n’a été découverte …… »

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Il y a là une vraie incohérence. Ce début d’intrigue policière frôle le fantastique, puisque celui dont on est sûr qu’il a commis le vol ne peut pas l’avoir commis, et que l’auteur suggère l’impossibilité d’un scénario qu’il confirme ensuite. Cette impression troublante est renforcée par le dessin, qui dans la case 7 suggère une atmosphère vespérale, propre au mystère, grâce à une silhouette d’arbre noir découpée sur un ciel blanc (peut-être les dernières lueurs de la journée) et grâce au grisé posé sur la surface du trench-coat, le pallier et une des colonnes de l’entrée. Mais encore, une fois qu’on s’est rendu compte de cette bizarrerie narrative, on ne peut contempler de la même façon cette silhouette qui nous tourne le dos, visiblement immobile, impénétrable comme l’était un peu plus haut le beau masque Bapendé. L’art de Magritte n’est pas loin, avec ses silhouettes debout et raides, le visage masqué ou le dos tourné.

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Cette intrusion si étrange du surréalisme dans l’univers d’Hergé semble être une simple erreur. Mais alors, pourquoi la garder telle quelle dans l’édition en couleur, réalisée en 1943, huit ans après la parution en livraison dans le Petit Vingtième ? Sans doute cette colorisation a-t-elle été faite rapidement, comme en témoigne la couleur étalée sur le si important œil du totem de la case 2 ou la perte de précision dans le visage de l’homme au trench dans la case 1.

Ou alors, Hergé est encore plus retors qu’on ne le pensait au début. Si ce n’est l’homme au trench, le voleur, ne serait-ce pas alors l’homme à la barbe de la case 1. Si l’on considère l’importance des déguisements et des postiches de toutes sortes dans la suite de cette histoire, pourquoi pas imaginer qu’il s’agit d’un voleur déguisé, qui aura entre temps relevé son col. Cette hypothèse reçoit un peu plus de poids si l’on considère que sa position dans la première case est l’inverse de celle de l’homme au trench : il entre dans le musée, vue de trois quart dos, tandis que l’autre se tient immobile, de trois quart face. La symétrie traduirait en quelque sorte le report du soupçon de l’un sur l’autre. Mais il faut avouer qu’il aurait bien changé, d’une case à l’autre : plus de barbe apparemment, le chapeau légèrement penché sur le crâne et le col relevé, comme l’homme trench. Quelle allure dans cette case, pour un homme si ordinaire dans la case 1 ! Comment cette espèce de professeur Halambique a-t-il pu se transformée en personnage de roman noir à la Chandler ? Pourquoi pas alors, regarder dans la case 2 ce couple de visiteur, placé on l’a vu dans une disposition identique, dans le même fameux quart inférieur droit de la case ? Ce jeune homme ahuri ne peut-il pas avoir mis son chapeau et relevé son col, après s’être laissé enfermer dans les salles du musée ?

Trêve d’hypothèses ! Aucune n’est vraiment satisfaisante. Il semble plus naturel de prêter à Hergé l’intention plus ou moins consciente de briser la routine du roman policier, de brouiller les pistes et d’accorder le début de son intrigue avec le mystère se dégageant des objets  d’art exposés.

Finalement, cette première page ne peut pas être plus loin de la ligne claire, dans le dessin comme dans l’intrigue.

 

 

PS : Voici la très intéressante réaction de LEAUTAUD, membre du forum BDgest (http://www.bdgest.com/forum/herge-chronologie-d-une-oeuvre-et-autres-ouvrages-t9317-2880.html)

Ton questionnement sur la représentation du voleur du fétiche par Hergé m'a bien sûr fort intéressé. Ce mystérieux Rodrigo Tortilla qui intrigua des générations de lecteurs est-il visible dans cette première planche ?
 

Je me suis longtemps interrogé à son sujet, et finalement je pense avoir une hypothèse recevable. La contradiction que tu pointes concernant le fait que l'homme à la gabardine (le supposé Rodrigo Tortilla) est montré en-dehors du musée lors de la fermeture et qu'il soit ensuite indiqué qu'il n'y a pas eu d'effraction pendant la nuit du vol semble exclure ce personnage à la gabardine comme voleur du fétiche, alors que Hergé le montre bien à la dernière case en train de voler le fétiche. Et bien en fait, non, c'est bien lui le voleur ! Pourquoi ?
 

Parce qu'il y a DEUX voleurs, et que le deuxième, resté caché dans le musée, a réouvert à son complice la porte du Musée, en dévérouillant manuellement les éventuelles protections et en usant d'une fausse clé où d'un double dérobé dans le musée qu'il a pu fouiller tranquillement puisqu'il y est seul.
 

Qui peut bien être ce mystérieux voleur caché dans le Musée ? Je suis parvenu à l'identifier, c'est ...le Consul de Poldévie !!( le premier qui l'a reconnu comme Consul de Poldévie est Didier Quella-Guyot, je crois). Oui, car le personnage à barbe noire qui entre dans le musée dans la première case n'en est pas ressorti. Et pour moi, aucun doute, c'est le véritable Rodrigo Tortilla, alias le Consul de Poldévie, ce mystérieux opiomane armé que nous découvrons des années auparavant dans le Lotus Bleu.

 
Il est l'initiateur du forfait, en bon aventurier à l'affût d'un gros coup, et il va s'adjoindre, comme je vais l'exposer plus loin, les services d'un "artiste" qui, chapeauté par Tortilla, ne se trompera pas sur l'objet a dérober parmi les milliers d'objets du Musée. Le binôme réussit parfaitement l'affaire. Il y a là une logique toute hergéenne.


Rodrigo Tortilla a donc un complice (l'homme à la gabardine), qui ne peut être que...le sculpteur Balthazar, payé par Tortilla pour reproduire ensuite un faux fétiche, et qu'il réduira au silence ("Rodrigo Tortilla tu m'as tué !"). Pourquoi l'élimine t-il ? Parce qu'il n'est plus d'aucune utilité, son faux fétiche ayant pris la place du véritable au Musée, conformément au plan de Tortilla, la tête pensante.Remarquons que L'Oreille cassée est un des albums les plus violents de Hergé, celui où beaucoup de protagonistes sont assassinés ou disparaissent, la liste est longue. 

Ensuite, nous retrouvons Tortilla à bord du transatlantique Ville-de-Lyon, où traqué par les deux assassins Ramon Bada et Alonso Perez il finira matraqué dans une sombre coursive puis jeté à l'eau...
Le psychiatre Serge Tisseron a écris qu'enfant il a longtemps cherché la figure de l'invisible Tortilla, ajoutant qu'il avait fini par le reconnaître dans un des passagers du Ville-de-Lyon...je suis d'accord avec son hypothèse, mais autant je suis certain d'avoir reconnu Tortilla lorsqu'il pénêtre dans le Musée, autant il est ardu de l'identifier sur le Ville-de-Lyon...peut-être, ayant taillé et teint en blanc sa barbe est-il ce personnage que Perez et Bada prennent pour Tintin déguisé en cherchant à lui arracher sa barbe qu'ils estiment (à tort) fausse...

J'estime donc que Hergé a réussi ce tour de force de dessiner sans les nommer, dés la première planche, les deux personnages "invisibles" de son histoire !!!

Cette aventure de Tintin est en fait une des plus complexes de toute l'oeuvre, ne serait-ce qu'avec ce fétiche après lequel tout le monde court en Amérique du Sud alors qu'il n'a pas quitté l'Europe, et ces personnages si importants dans l'intrigue mais que Hergé ne dessine jamais en les nommant (Tortilla et Balthazar). Oui, décidemment, une grande histoire hitchkockienne avec un beau Mac-Guffin (le fétiche prétexte)

 

Le consul de Poldévie ?

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Ma réponse : 



En revanche, le coup du consul de Poldévie, j'ai un doute. Dans l'OC, le barbu est grand et voûté, alors que dans le LB, le consul est petit et se tient droit. Sachant que le LB précède immédiatement l'OC, j'imagine qu'Hergé se serait imposé une plus grande cohérence graphique et aurait consulté l'album précédent pour reproduire exactement le personnage. A moins qu'on imagine que la petitesse du consul à Shangaï était liée de manière utilitaire à Tintin (il fallait qu'on croie que c'était lui), et qu'Hergé aie pris des libertés avec le LB. 

Mais pourquoi ? Pourquoi le dos voûté ? A mon avis pour "faire savant". Pour qu'on croie qu'il s'agit d'un scientifique, ethnologue, conservateur, etc. 

Autre (petite) nuance : le fait que l'homme à la gabardine (j'aurais dit trench-coat, je me plante ?) n'a pas une tronche d'artiste. C'est plutôt un personnage de polar à la Hammet. J'y vois l'intrusion du hard-boiled dans l'univers d'Hergé (ce qui colle bien aux morts présents dans cet album). Certes, il fume la pipe, et comme le dit plus tard la concierge : "Et ce qu'il pouvait fumer, toujours la pipe à la bouche..." Mais elle dit aussi : "Je le vois encore avec son éternel costume en velours et son grand chapeau....." A priori, pas de costume en velours dans la première planche. Et pas sur que le feutre de l'homme à la gabardine puisse être appelé "grand chapeau". 

En outre, il me semble qu'Hergé fait du défunt Balthasar le portrait d'un artiste Bohême (je viens d'ailleurs de remarquer que la concierge s'interrompt dans son portrait, après cinq points de suspension, signe sans doute d'essoufflement, ou d'un laps de temps conséquent, et ajoute "C'est encore plus haut !" : Hergé nous prépare déjà à la vision de cet atelier sous les toits, logement le plus haut de l'immeuble, et sans doute aussi le moins cher. Est-ce que le costume en velours était un habit d'artiste désargenté ? C'est sans doute le point qui fera que j'accepte de voir en l'homme à la gabardine le peintre Balthasar.

Ah, et puis, si c'est Balthasar, il ne ressemble pas beaucoup à son frère...


Sinon, il me semble qu'il est remarquable que cette planche soit si obscure. Tant qu'on n'a pas fait ce genre d'hypothèse à la Agatha Christie, il y a vraiment quelque chose qui cloche. L'avant-dernière case est pour moi complètement surréaliste.

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